L'histoire du Max Linder

Historique rédigé par M.Denis Neiter (email)


Travail extrait d'un livre (à paraître), sur l'histoire des salles de cinéma

 

1. Les Kosmorama d‘Halfdan Nobel Roede
2. Max en quête d'un cinéma 

3. Le Ciné Max Linder
4. L’après Max Linder

5. L’ere Siritzky
6. La reprise par l’équipe de l’Escurial
7. Les temps modernes

1. Les Kosmorama d‘Halfdan Nobel Roede

Lorsqu’Halfdan Nobel Roede, dirigeant d’une petite entreprise issu d’une famille norvégienne aisée, s’installe à Paris avec sa femme en 1902, il ne se doute certainement pas de l’impact que ce déménagement va provoquer dans sa vie. Se révélant curieux de tout et passionné par l’art, il étudie la musique et manifeste un vif intérêt pour la peinture moderne, ainsi que pour le cinéma. On raconte aussi que le cabaret ne le laisse pas indifférent…

De retour à Christiania – nom d’Oslo jusqu’en 1924 –, notre homme décide de laisser libre court à ses passions. Il compose ainsi des valses pour piano, auxquelles il donne des titres en français (Chagrin d’amour, L’amour qui pleure…), et devient propriétaire (6) d’une salle de cinéma à Christiania, le Kosmorama (7), qui compte 342 sièges (8). Cette dernière ouvre le 8 janvier 1911 et présente la particularité d’être décorée d’estampes signées… Edvard Munch ! Lors de son séjour à Paris, Roede avait en effet fait la connaissance de son compatriote et lui avait acheté plusieurs de ses œuvres.


Programme du Kosmorama de Christiania (année inconnue)

Possédant désormais un bel écrin pour projeter des films, Roede se lance dans la réalisation et débute avec Fattigdommens forbannelse (9), dont la première à lieu au Kosmorama le 7 octobre 1911. Un second film, considéré comme le plus ancien film norvégien parfaitement conservé, suit la même année (Under forvandlingens lov (10)). Avant de continuer d’étendre son empire en Norvège, où il va par la suite acquérir d’autres salles de cinéma, Roede ambitionne d’ouvrir une salle dans la Ville Lumière. Dans les années 1910, le cœur de la vie cinématographique se situe sur les grands boulevards, aussi Roede saisit-il sa chance lorsqu’une opportunité se présente au 24 boulevard Poissonnière. L’immeuble où vécut Céleste Mogador, danseuse célèbre pour avoir inspiré le quadrille naturaliste (en clair : le french-cancan !), est un emplacement rêvé pour un cinéma, se situant pratiquement en face du bien connu Parisiana (11).

Peut-être désireux d’amener un peu de sa Norvège natale sur les boulevards, Roede choisit d’appeler son cinéma le Kosmorama. On parle d’ailleurs un peu de cette ouverture en Norvège, puisque le journal Aftenposten lui consacre deux entrefilets, les 16 et 30 avril 1912. La salle, qui possède environ 500 sièges, ouvre le 14 mai 1912. La presse française de l’époque se montre assez élogieuse sur cette nouvelle salle : « Par sa coquette élégance, son orchestre de premiers prix, le choix de ses programmes et sa situation privilégiée […], le Kosmorama s’est assuré une des premières places parmi les salles de spectacle des boulevards » (Le Journal, 16 octobre 1912).


 

Article relatif à la future ouverture du Kosmorama à Paris (Aftenposten, 16 avril 1912)

Exploitée par Jacques Munoz, le Kosmorama joue la carte de l’exclusivité absolue et propose des films à grand spectacle qu’on ne peut voir nulle part ailleurs. Les spectateurs s’effraient devant le spectacle Un homme a osé… (attraper des fauves avec un lasso !), s’enthousiasment pour une compétition de domptage faisant intervenir plus de mille cow-boys et s’émerveillent devant le récit de l’expédition Amundsen, du nom de cet explorateur norvégien (tiens, tiens…) qui fut le premier à atteindre le pôle Sud en décembre 1911.

Malgré un niveau de fréquentation satisfaisant, la société exploitant le Kosmorama est dissoute dès le 23 avril 1913, soit moins d’un an après avoir été constituée. Cette vente quelque peu précipitée s’explique peut-être par les ambitions de Roede en Norvège. Ce dernier a en effet besoin de fonds pour mener à bien la construction de son nouveau bijou à Christinia, le Paladsteateret 12 . Tandis que Jacques Munoz rejoint le Casino de Paris-Cinéma à l’été 1913, on murmure à Paris que Max Linder, le célèbre acteur, chercherait à acquérir une salle de cinéma…


 


6 Par l’intermédiaire d’une société de production, Films Kompani AS, dont il n’est en réalité à cette époque que l’un des propriétaires. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il va racheter les parts de ses associés et devenir actionnaire unique de cette société.
7 Son adresse exacte est Stortingsgata 4, dans la future « rue des cinémas » de Christiana. En 1925, la ville compte pas moins de six salles, totalisant plus de 3 000 sièges. Le terme « Kosmorama », qui vient du grec et signifie « représentation du monde », est un nom courant pour un cinéma en Scandinavie. On se rappelle, par exemple, que le plus ancien cinéma danois s’appelait également Kosmorama, ou encore que le festival international de cinéma de Trondheim s’appelle ainsi.
8 Cf. “Forretning og fornøyelser, Stumfilmtidens kino i Norge 1910/1925”, thèse de doctorat de l’université de Trondheim (Mona Pedersen, décembre 2012). La plupart des points relatifs à Halfdan Nobel Roede sont tirés de cette thèse.
9 La malédiction de la pauvreté (traduction libre).
10 Sous la loi de la métamorphose (idem).
11 Ouvert en 1910, il deviendra plus tard le Richelieu Gaumont, qui ferme le 7 janvier 1987.
12 Qui se situe Karl Johans Gate 41, pratiquement en face du Kosmorama premier du nom.


 

2. Max en quête d'un cinéma

De son vrai nom Gabriel-Maximilien Leuvielle, Max Linder est un acteur et réalisateur français du burlesque, qui débuta chez Pathé en 1905. On le vit, par exemple, dans Le pendu de Louis Joseph Gasnier. Toutefois, en ce début de XXe siècle, le nom de l’acteur importe peu, le public étant davantage friand de « personnages ». Un personnage doit impérativement garder les mêmes caractéristiques – tenue vestimentaire, comportement, personnalité … – d’un film à l’autre et représenter un individu typique de l’époque.



Publicité pour un film de Max Linder au Pathé-confronté à des histoires farfelues Journal (Le Journal, 24 avril 1914)

 

Max Linder, conscient de cette demande du public, invente le personnage de Max, jeune coquet un brin baratineur, très porté sur le beau sexe. S’inscrivant dans le style burlesque de l’époque, Max est confronté à des histoires farfelues desquelles il se tire toujours, en dépit de ses nombreuses maladresses. Rapidement, le succès de Max, donc de Max Linder, dépasse les espoirs même de son créateur. Devenu mondialement connu, il tourne 30 à 40 films par an pour Pathé. Charlie Chaplin lui-même se déclare son élève (13) !

Depuis le début de l’été 1912, la rumeur circulait à Paris que l’acteur, au sommet de sa gloire et à la tête d’une petite fortune, souhaitait s’offrir une salle de cinéma pour diffuser ses films. Aussi, lorsque le 24 boulevard Poissonnière se libère, beaucoup sont persuadés que l’acteur va jeter son dévolu sur cette salle. Les mêmes sont sans doute déçus lorsqu’ils aperçoivent finalement l’enseigne Pathé-Journal (14) remplacer celle du Kosmorama le 10 octobre 1913. Certains journaux, visiblement mal informés, écrivent pourtant que « cet établissement appartient à notre excellent ami Max Linder, le populaire artiste cinématographique » (Comoedia, 15 octobre 1913). A leur décharge, reconnaissons que les choses sont troublantes : en plus des traditionnelles actualités Pathé, diffusées heure par heure de 14 h à minuit, les spectateurs ont la chance de découvrir un film-surprise de Max, bien souvent en exclusivité, en supplément.



Pathé-Journal, fin août 1914 (photo Lansiaux, collection BHVP)

 

En réalité, la destinée du Pathé-Journal, qui offre aux spectateurs un tour du monde pour cinquante centimes, est déjà scellée. De retour le 15 janvier 1914 d’une tournée à l’étranger, qui l’a amené de Budapest à Saint-Pétersbourg, Max Linder signe le 21 du même mois le bail lui permettant – enfin ! – de disposer d’une salle lui permettant de passer ses propres films.

 


13 Après la mort de Max Linder en 1925, Chaplin lui dédicaça un de ses films en ces termes : « For the unique Max, the great master – his student Charles Chaplin. »
14 C’est le second Pathé-Journal, après celui ouvert durant l’été 1912 au 6 boulevard Saint-Denis (10 e arrondissement). Ce dernier établissement a d’ailleurs succédé au Cinématographe Lumière, créé en 1896 et qui est n’est autre que le premier cinéma parisien !




3. Le Ciné Max Linder

Malgré le changement de propriétaire, l’enseigne Pathé-Journal fait de la résistance et continue de proposer, jusqu’au début des hostilités, un programme d’actualités accompagnées d’un film de Max. A partir de l’été 1914, la salle consacre une large part de ses programmes au conflit naissant et ce n’est qu’à partir du 18 décembre 1914 que la salle rouvre sous le nom de Ciné Max Linder.

Dans le contexte de la Première Guerre mondiale qui fait rage, le Ciné Max Linder annonce qu’il versera le montant net de la recette de la soirée d’ouverture à L’Œuvre fraternelle des artistes. En réalité, il n’a pas vraiment le choix puisque depuis l’ordonnance du 23 novembre 1914 sur la réouverture des salles de spectacles, « aucune représentation ne sera donnée dans les divers établissements publics de spectacles […] s’il n’est perçu un droit spécial au profit d’une ou plusieurs œuvres de bienfaisance (secours aux blessés militaires, dons aux soldats, aide aux chômeurs, aux artistes, à des institutions d’assistance) ».

S’enorgueillissant d’être le seul établissement de Paris où le public pourra applaudir les scènes les plus comiques du « roi du film » (15), le Ciné Max Linder se présente comme le « ciné idéal des familles ». Proposant encore et toujours des films de Max (16) (Max asthmatique, Max et sa belle-mère, Amour tenace…), il se tourne également de plus en plus vers le cinéma américain, notamment les films des studios Keystone et en particulier ceux mettant en scène Charlot (17). Louis Delluc raconte à ce propos : « Pendant plusieurs semaines je ne quittai pas la salle rose et bleue du Ciné Max Linder, où Max et Charlot fraternisaient avec brio » (18) .



Diffusion de films de Charlot au Ciné Max Linder pendant la Grande Guerre (Le Matin, 2 avril 1915)

 

Max Linder, qui ne cache pas son intérêt pour les Etats-Unis, signe en août 1916 un contrat avec les studios Essanay de Chicago et s’y rend en octobre de la même année. Malgré toute sa bonne volonté, les températures glaciales de l’Est américain causent à l’acteur des difficultés insurmontables, lui qui souffre encore des séquelles de son séjour sur le front. En effet, engagé volontaire comme automobiliste au 19e escadron du train, il fut violemment blessé lors d’une collision, suite à quoi il se vit décharger de toute obligation militaire en mars 1915. Son séjour américain s’interrompt dès lors précipitamment et, dès le mois d’août 1917, il rentre à Paris, n’ayant pu tourner que trois films sur les douze annoncés (19). Ne parvenant plus à mener de front l’activité d’exploitant et celle d’acteur-réalisateur, Max Linder décide de se séparer de son cinéma et, en avril 1918, le cède à la puissante société Omnia (20). Cette dernière rénove le cinéma durant près d’un an et le rouvre le 14 mars 1919, avec désormais 800 places.
 


15 D’après Le Figaro du 18 décembre 1914, soit du jour de la réouverture. Le surnom « roi du film », ou encore « roi de l’écran », n’est pas rare pour désigner Max Linder.
16 Contrairement à ce qu’une rumeur tenace prétend, qui voudrait que Max Linder n’ait pas été en mesure de diffuser ses propres films pour des questions de droits, les films de Max ont bien été projetés au Ciné Max Linder durant la Grande Guerre puis ensuite.
17 Surnom que les exploitants français donnèrent à Charlie Chaplin.
18 La Naissance du cinéma ou la naissance de l’amour du cinéma, Louis Delluc in Ecrits Cinématographiques - Cinéma et C ie , (Cinémathèque Français, Paris, 1986). A noter que la cérémonie du premier prix Louis Delluc, qui vit le couronnement des Bas-Fonds de Jean Renoir, se déroula au Max Linder en janvier 1937.
19 Cf. notamment www.maxlinder.de, véritable mine d’or sur la vie de Max Linder.
20 Ex-Société anonyme pour exploiter le cinématographe Pathé, elle est parfois également appelée Omnia-Pathé. Cf. aussi article sur le Cinéma du Panthéon.





4. L’après Max Linder

Bien que Max Linder n’exploite désormais plus le cinéma du 24 boulevard Poissonnière, son destin reste lié à cette salle, qui continue du reste de s’appeler Ciné Max Linder. Celle qui, selon certains journaux, serait « la plus belle salle de Paris » (La Presse, 28 mars 1919), possède également – nous sommes au temps du muet – un orchestre de bonne facture, qui accueille un temps le réalisateur Dimitri Kirsanoff, après qu’il a terminé ses études à l’Ecole Normale de Musique de Paris.

La programmation des débuts reste somme toute assez fidèle à celle de l’« ancien » Ciné Max Linder et, une semaine à peine après la réouverture, l’acteur est déjà à l’affiche de L’addition, les films de Max ayant toujours leur place dans la programmation de la salle. Pourtant, au fil des années, les apparitions de Max sur l’écran de « sa » salle, qui l’est d’ailleurs de moins en moins, se raréfient.

Max, conscient que son ami Charlot est en train de le remplacer dans le cœur du public des boulevards (21), commence à sombrer en dépression. Son mariage (22), en 1923, avec une jolie fille de vingt-deux ans sa cadette, Marguerite « Hélène » Peters, ne résout rien. Les choses tournent mal puisque le 31 octobre 1925, Max et sa femme sont retrouvés inconscients par la belle-mère de Max : tous deux ont absorbé des somnifères, se sont injectés de la morphine et ont les poignets coupés (23). Leur décès laisse une orpheline de seize mois, Maud Linder-Leuvielle.

Publicité commune au Ciné Max Linder et à la salle Marivaux (Le Gaulois, 24 septembre 1926)

Le Ciné Max Linder, qui partage à partir de 1921 son adresse avec le Théâtre des Nouveautés (24), se consacre désormais aussi bien au cinéma américain qu’au cinéma français. Ainsi, on y joue tout autant Les deux orphelines de D. W. Griffith (novembre 1922) et L’Aurore de Friedrich Wilhelm Murnau (mars 1928) que L’Argent de Marcel L’Herbier (janvier et février 1929) et Le Mystère de la villa rose de Louis Mercanton et René Hervil (février 1930).

Davantage connu à partir de 1929 comme le Max Linder Pathé, le cinéma appartient jusqu’en 1936 à la société Marivaux, qui possède également le cinéma Marivaux. Situé au 15 boulevard des Italiens et surnommé « la Comédie Française du cinéma », celui-ci est d’ailleurs régulièrement associé au Max Linder dans des publicités diffusées dans la presse, ce qui permet de faire quelques économies sur les frais de réclame.

Le Max Linder Pathé entre ensuite, aux côtés du Marivaux, dans le giron de la puissante Société des cinémas de l’Est, fondée au début des années 1930 par Léon Siritzky et ses deux fils, Joseph (« Jo ») et Salomon (« Samy »), et qui fait partie du « circuit Siritzky » (25) . Le Max Linder, devenu la première salle d’exclusivité du circuit, restera longtemps proche de la famille Siritzky. Les origines juives de ses propriétaires ont cependant grandement compliqué la chose…

 

 

 

 

 


21 Un festival Charlie Chaplin aura d’ailleurs lieu au Ciné Max Linder en mars 1927.
22 Dans Hollywood Crime Stories (First, 2011), Vincent Mirabel raconte dans les détails les drôles de moyens qu’employa Max pour séduire sa belle.
23 Mary Marquet déclara à Bernard Pivot, sur le plateau de Le spectacle est dans les livres du 21 mars 1975, que Max Linder lui avait annoncé, la veille du drame, son suicide et celui de sa femme.
24 Cette salle de théâtre, ouverte le 19 avril, fut creusée par l’architecte Adolphe Thiers sous la salle de cinéma.
25 Ce circuit comprend, outre la Société des cinémas de l’Est qui regroupe des salles d’exclusivité à Paris et plus de dix salles en province (Nancy, Le Havre, Bordeaux…), la Société des cinémas de la Côte basque. Celle-ci compte deux salles à Biarritz et une à Bayonne.




5. L’ère Siritzky

Le 1 er septembre 1939 doit s’ouvrir la toute première édition du festival de Cannes, sous la présidence – excusez du peu – de Louis Lumière. Mais le timing choisi est calamiteux puisqu’alors qu’on s’apprête à dérouler le tapis rouge sur la Croisette, l’Allemagne envahit la Pologne… Décision est dès lors prise d’annuler le festival de Cannes, tandis qu’à Paris un certain nombre de salles ferment provisoirement et que d’autres ne fonctionnent plus après 20 h 30.


Le circuit Siritzky, quant à lui, parvient tout de même à maintenir quatre salles ouvertes à Paris, sur les sept qu’il possède. Le Ciné Max Linder est de celles-là ! Narcisse, d’Ayres d’Aguiar, réalise même la prouesse de rester huit semaines à l’affiche en 1940. Rapidement cependant, la production française étant au point mort, les directeurs de salle diffusent la propagande guerrière des nazis. Le Max Linder n’y fait pas exception, lui qui propose un film illustrant une campagne nazie, La Campagne de Pologne, à partir du 24 octobre 1940.
Dans le même temps, l’occupant crée la Société de gestion et d’exploitation des cinémas (SOGEC), qui rachète des salles à des propriétaires juifs (26) pour exploiter des films allemands de propagande. Les autorités vichyssoises tentent de s’opposer à la constitution de ce réseau, mais la politique de surenchère pratiquée par la SOGEC les met très vite hors jeu. De fait, la SOGEC a les moyens de ses ambitions et consent, par exemple, à payer 20 millions de francs pour la Société des cinémas de l’Est, là où les estimations des experts allaient de 6 à 10 millions (27) . Grâce à sa force de frappe, le réseau des salles de la SOGEC se voit propulsé, dès septembre 1941, premier réseau cinématographique de France, juste devant Pathé.


Publicité pour Narcisse, d’Ayres d’Aguiar (Le Figaro, 30 mars 1940)

En 1942, Léon Siritzky se réfugie aux Etats-Unis, à New York, où il rejoint ses fils qu’il a mis à l’abri dès juin 1941. Mordus de cinéma comme leur père, ils louent des salles fermées et connaissent quelques succès mémorables, aussi bien avec des films américains qu’avec des films français (28). A la Libération, Léon Siritzky retourne en France et apprend que ses salles ont été nationalisées. Espérant les récupérer, il s’en va alors les réclamer auprès de l’administration des Domaines, mais cette dernière lui refuse la qualité de spolié.

Dépité, Léon Siritzky retourne à New York et fonde Siritzky International Pictures Corp. en octobre 1945, société dans laquelle ses deux fils sont également parties prenantes (29). Sa société, qui exploite plusieurs salles de la grosse pomme, dont l’Ambassador (30) et le Majestic (31) , est également présente dans la distribution de films français. C’est elle qui permet pour la première fois aux Américains de découvrir la trilogie marseillaise de Marcel Pagnol.

Lorsque, plus tard, la bonne foi de Léon Siritzky est reconnue, c’est la prescription qui l’empêche de récupérer ses salles. Les fils de « Sir Léon », comme l’appelait Alexandre Korda, repartent alors de zéro pour fonder un nouvel empire. Le Max Linder, en particulier, revient dans l’escarcelle de la famille en 1954, soit un an à peine avant la mort de Léon. La salle, dont la programmation ne s’est jamais arrêtée pendant la guerre, a même été rénovée en 1948, alors qu’elle appartenait encore à l’Etat.

Voguant d’exclusivité en exclusivité et bénéficiant du partenariat que les frères Siritzky ont signé avec Gaumont en 1960 – pour une durée de six ans –, le Max Linder n’en oublie pas pour autant d’où il vient. Ultime hommage à son ancien propriétaire, il diffuse En compagnie de Max Linder, réalisé par Maud Linder-Levielle (32), la fille de l’artiste.

En 1967, délaissant Gaumont qui est en train de s’allier à Pathé, les frères Siritzky s’associent à Paramount, qui investit dans leur société, Parafrance (33). Si Paramount ne tient pas tout à fait ses engagements financiers, son appui n’est pas cependant pas étranger au renouveau du « circuit Siritzky ». Conséquence de ce rapprochement, la programmation du Max Linder se rapproche de celle du Paramount Opéra et fait, en particulier, la part belle à des comédies légères : Drôle de couple (1968), L’ours et la poupée (1970)…

Cependant, l’ambiance insouciante du Max Linder ne résiste pas aux difficultés que rencontre Parafrance, dès le milieu des années 1970. L’immense succès d’Emmanuelle (1974) (34), s’il permet de garder la tête hors de l’eau pendant quelques années supplémentaires, ne fait que retarder l’échéance fatale. Emporté par la faillite du réseau Parafrance en 1984, le Max Linder ferme ses portes le 3 juillet de cette année… et est désormais à vendre !


 


26 Dont on rappelle que l’exploitation d’une salle de cinéma leur est interdite, cf. article sur Le Balzac.
27 Jean Dreville, Cinéaste, Patrick Glâtre (Créaphis, 2006).
28 Droit de réponse, Jo Siritzky dans le n° 374 des Cahiers du cinéma (juillet-août 1985).

29 Jo est trésorier tandis que Samy est vice-président.
30 Situé 219 W 49th Street dans Broadway, ce cinéma existe toujours.
31 Situé 651 Fultron Street à Brooklyn, le cinéma n’existe plus en tant que tel mais la salle demeure. Le Harvey Theater, c’est son nom, appartient à la Brooklyn Academy of Music (BAM).
32 D’après trois films américains de Max Linder : Soyez ma femme… (1921), Sept ans de malheur (1921) et L’Étroit mousquetaire (1922).
33 Née du regroupement entre la société de distribution Athos et la société d’exploitation ECPP (Exploitation Cinématographique Paris-Province).
34 Les droits du livre érotique dont s’inspire le film avaient été achetés par un certain Alain… Siritzky ! Il a, par la suite, produit plus de quatre-vingts suites à ce film.



6. La reprise par l’équipe de l’Escurial

Au même moment, une petite équipe de cinéphiles, qui vient de remettre sur de bons rails l’Escurial (35), est à la recherche d’un nouveau défi. Emmenés par Jean-Jacques Zilbermann, ces passionnés foncent sur l’occasion qui s’offre à eux d’acquérir une des salles les plus prestigieuses de Paris, qui plus est située sur les grands boulevards.

Parce que Jean-Jacques Zilbermann ne fait pas les choses à moitié, il décide purement et simplement de détruire la salle, pour mieux la reconstruire selon ses goûts. Les travaux de démolition sont rendus difficiles par la présence, juste en dessous, de la salle du Théâtre des Nouveautés. En effet, ne serait-il pas malheureux qu’un bloc de béton du balcon vienne traverser le plancher du cinéma et donc le plafond de la salle de théâtre ?

Flambant neuf, le Max Linder Panorama (36) rouvre le 28 novembre 1987, avec de solides arguments à faire valoir. Son écran panoramique, d’abord. Légèrement courbe, il permet un rendu exceptionnel. Sa qualité sonore, ensuite. Le Max Linder est l’un des premiers cinémas dotés du son THX créé par George Lucas. Le nouveau maître des lieux a d’ailleurs profité des travaux pour traiter phoniquement les murs. Sa programmation, enfin, qui repart sur les chapeaux de roue avec Le Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci, en version originale bien évidemment. Durant les quelques mois qui suivent sa réouverture, le court métrage Movie Palace (Bernard Pavelek), qui est en fait un documentaire sur les travaux qui viennent de s’achever, est également proposé aux spectateurs en première partie.

Bien que Jean-Jacques Zilbermann puisse compter sur ses partenaires Brigitte Aknin et Vincent Melilli, il comprend rapidement qu’il lui sera difficile de gérer deux salles de front, surtout vue l’énergie qu’il investit dans les salles qu’il exploite. Conscient que l’Escurial est désormais sur la bonne voie, il le cède et se consacre exclusivement au Max Linder Panorama, qui ne peut pas encore voler de ses propres ailes.


 


35 Plus de détails sur cette équipe dans l’article consacré à ce cinéma.
36 On se rappelle que la grande salle de l’Escurial s’appelle l’Escurial « Panorama ».



 


7. Les temps modernes

Appliquant la même recette que dans le treizième arrondissement, l’équipe de Jean-Jacques Zilbermann fait du Max Linder Panorama un lieu de divertissement, certes, mais aussi et surtout un lieu de rencontre. Les « Starfixiens », du nom de ce magazine consacré au cinéma de genre – notamment à la science-fiction et à l’horreur –, en font ainsi leur quartier général (37) et s’y retrouvent les dimanches matins (38) .
Proposant aussi souvent que possible des films au format 70 mm, la salle ne désemplit pas, à ses débuts en tout cas. Ses trois univers, l’orchestre, la mezzanine et le balcon, qui sont autant de manières de voir le film, sont souvent complets. Aussi, pour profiter des meilleures places, certains sont prêts à faire la queue durant de longues minutes. Pour ceux que cela intéresse, ces fameuses places privilégiées sont situées au premier rang de la mezzanine – leur gros avantage est qu’elles permettent d’étendre les jambes sur le rebord…
Le « Max », comme on l’appelle, est alors un cinéma branché. Mais les modes passent et, alors que les écrans géants se multiplient à Paris, le public commence à s’en détourner. Les entrées sont en chute libre et c’est un bien curieux spectacle de voir tous les spectateurs se masser sur la mezzanine, comme s’il n’y avait qu’un seul niveau…
Dans ce contexte morose, Jean-Jacques Zilbermann souhaite passer à autre chose et se consacrer davantage à la réalisation et la mise en scène. Lors d’un chat organisé par Libération en 2009 (39) , il résume son passage au Max Linder Panorama en ce termes : « J'ai adoré construire cette salle, la programmer, et faire la projection, recevoir les cinéastes du monde entier. Ce fut un délicieux instant, mais à l'ouverture de l'UGC Cité Ciné les Halles (40) , j'ai compris qu'il fallait que je change de métier. »
Fort de ces considérations, Jean-Jacques Zilbermann et son équipe vendent la salle au groupe belge Kinépolis (41), qui s’implante justement en région parisienne. L’espoir de voir Max à nouveau en haut de l’affiche renaît. Malheureusement, Kinépolis ne se donne guère les moyens de ses ambitions et le public continue de se réduire comme peau de chagrin…

A peine six ans après l’avoir racheté, le groupe Kinépolis souhaite se désengager de cette salle, qui est en grande difficulté, mais on ne se bouscule pas au portillon pour la racheter. Heureusement pour les cinéphiles des boulevards, c’est une véritable passionnée de cinéma qui se porte acquéreuse. Dotée d’une véritable stratégie pour relancer la salle, Claudine Cornillat rachète la majorité des parts (42) en 2004, par l’intermédiaire de la société Eden plus.
Avant de mettre en œuvre sa vision d’un cinéma tel que le Max Linder Panorama, elle doit diligenter quelques travaux de rénovation urgents, au niveau du toit et du hall. Elle en profite pour moderniser la façade et les équipements, avant de se lancer à l’assaut du public. Pour le reconquérir, elle n’y va pas de main morte ! Le Max Linder devient alors un point de passage obligé de nombreux événements : Ciné-Mardy du Forum des images hors-les-murs, Festival Paris Cinéma, Panorama du Cinéma chinois de Paris, Festival Onze bouge, Festival d'Automne…

Puisque les enfants d’aujourd’hui constituent le public de demain, le Max Linder Panorama participe également aux dispositifs scolaires et a ouvert ses portes à l’association Enfances au cinéma.
Pour attirer un public plus jeune, il organise depuis décembre 2011, et sa fameuse nuit Retour vers le Futur, les Nuits au Max, rendez-vous mensuels, (en partenariat avec E-Dantes et David Oghia) qui propose 3 films, des surprises, des jeux  du café à volonté et un petit-déjeuner ...
D’autres événements, plus originaux encore, font la renommée du Max Linder Panorama, tel la programmation de La Reine des Neiges en… karaoké (43) ou les Soirées de films inédits tels que Sharknado, ou Inauguration of the Pleasure Dome en exclusivité mondiale.

En parallèle de cette riche programmation, les rénovations se poursuivent et concernent cette fois les fauteuils, le revêtement de sol, la climatisation… Un cabinet de jeunes architectes, BEVA, a même créé un élégant comptoir-caisse dans le hall en 2013 et devrait finaliser le projet de la nouvelle façade début 2016.
Qui pourrait penser que, derrière cette entrée minuscule, se cache l’un des plus beaux écrins (44) de Paris ? Cette salle mythique, au design intemporel, est même la dernière de Paris – avec le Rex, son collègue et concurrent d’en face – à posséder deux balcons (45).

Alors attention : si vous y allez pour la salle, n’oubliez pas de regarder le film !

 


37 Ils se réunissaient, auparavant, à l’Escurial !
38 Cet amour n’est pas éteint : une séance, mentionnée sur la page Facebook « Starfix generation club », s’y est déroulée le 20 décembre 2013. Les fans ont pu profiter de Brainstorm de Douglas Trumbull.
39 Plus précisément le 7 décembre, à l’occasion de la sortie de son film La folle histoire d’amour de Simon Eskenazy (2009).
40 Autrement dit en 1995, cf. l’article sur ce cinéma.
41 Les trois membres de l’équipe restent toutefois actionnaires minoritaires et conservent la gestion de la salle.

42 Les parts minoritaires sont détenues par Simon Simsi, exploitant bien connu, et par Martin Bidou, programmateur.
43 Le vendredi 26 décembre 2014. Il est proposé au public, invité à venir déguisé, de chanter toutes les chansons – qui sont sous-titrées en rythme. Certains groupes, sélectionnés sur Facebook, sont même invités à chanter sur scène avec les micros du cinéma !
44 Et l’un des plus beaux écrans ! Dimensions : 16,00 x 6,70 m.

45 La mezzanine compte 203 places, le balcon 109, contre 267 pour l’orchestre.